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Interview de Guy BRUCY

Les enjeux de la formation syndicale

Quels ont été, et sont aujourd’hui, les enjeux de la formation syndicale ?

Historien et professeur en sciences de l’éducation, Guy Brucy est co-auteur avec Pascal Caillaud,Emmanuel Quenson et Lucie Tanguy, de l’ouvrage : « Former pour réformer – Retour sur la formation permanente (1945-2004) »
(Éditions La Découverte, collection Recherches).

Comment est apparue la formation des militants syndicaux ?

Guy Brucy : Cette question s’est toujours posée dans des
conditions historiques précises. Avant 1914, certains,
comme les anarchosyndicalistes, croyaient plus en la
formation par l’action, et d’autres, comme Fernand
Pelloutier, fondateur des bourses du travail, trouvaient qu’il
manquait à l’ouvrier « la science de son malheur » et que
« c’est l’ignorance qui fait les résignés ». Peu à peu,
l’appropriation de connaissances économiques devient
une condition d’un syndicalisme efficace (création de la
revue Vie Ouvrière en 1909). Avec la guerre de 1914, après
le sang versé et les premières expériences de délégués
ouvriers, le mouvement ouvrier devient un acteur
économique et les militants doivent être formés. Sur la
base d’options opposées des organisations (réformiste ou
révolutionnaire), la formation se développe (création
d’instituts, d’écoles...), en lien avec la prise de conscience
de sa nécessité pour une action positive des délégués dans
les entreprises, notamment lors du Front populaire. A la
Libération il y a le double défi du remplacement de
nombreux militants et de la participation aux nouvelles
institutions (comités d’entreprises, etc). Un défi sur fond de
complications dues à la Guerre froide, aux affrontements
sociaux très violents, aux scissions syndicales (CGT/FO,
CFTC/CFDT), mais aussi dans un contexte économique
favorable des Trente Glorieuses.

Comment cette formation se définit-elle ?

G. B. : Les conceptions qu’on s’en faisait et les pratiques ont
toujours découlé des options idéologiques et stratégiques
des organisations. Par exemple jusqu’aux années 60,
l’éducation syndicale (CGT) s’inscrit dans une stratégie de
lutte de classe contre le patronat et l’État. L’enjeu est de
préserver l’autonomie et l’unité idéologique de la classe
ouvrière avec ses propres conceptions, sa culture. Les
objectifs de formation visent donc la lutte revendicative
quotidienne et à plus long terme la transformation
révolutionnaire de la société. Les militants devaient
assimiler les principes élémentaires de la théorie marxiste
et s’approprier les décisions de congrès des fédérations et
de la confédération, l’aspect culturel étant minoré. Une
bonne éducation syndicale était une dialectique entre
savoirs et actions où selon Jean Bruhat, « la doctrine, née
de la
pratique, revient à la pratique pour l’enrichir ». Autre
logique : la formation syndicale de la CFTC qui s’appuie sur
la stratégie de coexistence pacifique entre capital et travail.
Construire la « force contractuelle » consiste à former de
véritables techniciens de la négociation collective, les
futurs gestionnaires d’une société meilleure à venir.
L’acquisition d’une culture générale doit leur permettre de
mieux résister., en opposition avec la construction d’une

culture ouvrière propre, différente de la culture dominante. Quels sont ou seraient aujourd’hui les enjeux de la formation syndicale ?

G. B. : Savoir d’où on vient, qui on est et ce qu’on veut est
incontournable car, comme le résume Marc Bloch,
« l’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la
connaissance du présent, elle compromet, dans le présent,
l’action même ». Les organisations doivent entretenir leur
histoire, y compris en sauvegardant leurs archives. Ne pas
le faire, c’est se condamner. Les militants doivent
s’approprier l’histoire générale du syndicalisme, mais aussi
les analyses, les orientations, le fonctionnement et la
structure des organisations. Les enjeux identitaires, c’est
l’identité collective. Ensuite les enjeux politiques
concernent la nécessaire connaissance des problèmes
économiques et sociaux, de la mondialisation, du
désengagement de l’État, etc, en France, en Europe et dans
le monde. Un syndicaliste ne peut se contenter de ressortir
ce qui est dans l’air du temps (médias, propos de bistrot...).
L’organisation syndicale a un véritable rôle d’éducateur.
Enfin les enjeux d’efficacité de l’action, en fonction des
niveaux de responsabilité : ce sont les savoirs (droits
administratif et juridiques) mais aussi les techniques de
base ( rédiger un tract, animer une réunion, préparer une
manif, s’adresser aux médias....). Ces trois types d’enjeux
s’inscrivent dans l’histoire longue du syndicalisme français.
Mais si l’enjeu d’efficacité des actions est évident très tôt,
l’importance des enjeux identitaires collectifs apparaissent
plus récemment, notamment face à la désyndicalisation. Le
collectif doit être une entité présente et consciente, d’où
l’importance de la question identitaire dans le sens d’une
affirmation de son point de vue politique (au sens large) et
de son appartenance à une organisation qui sait qui elle
est et ce qu’elle veut.

Propos recueillis par Michelle Frémont

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