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Interview de Stéphane Sirot

L’absence de connaissance ...

Comment les jeunes regardent-ils aujourd’hui le militantisme, notamment le syndicalisme ?

Selon différentes études, il apparaît que les jeunes ont
finalement une opinion plutôt favorable des syndicats
(notamment les 18-25 ans), bien plus favorable que celle
des seniors (60-65 ans). Mais cela ne signifie pas qu’ils
vont s’engager : ils ne représentent que 5 ou 6 % des
adhérents de moins de 30 ans, pourcentage qui chute à
2 ou 3 % quand on monte dans la hiérarchie syndicale.
Le vieillissement des militants et adhérents inquiète les
organisations, mais c’est une plainte récurrente que l’on
retrouve dans les débats de congrès de la CGT dès...
1902. Ce phénomène est accru par la conception
historique française d’ un syndicalisme d’avant-garde
plutôt que d’adhésion. Par ailleurs les jeunes associent
les syndicats à la stabilité professionnelle, aussi les
considèrent-ils comme éloignés de leur univers, de leurs
préoccupations liées à la précarité au moment de leur
entrée dans la vie active. Mais la vraie transformation
réside dans le « zapping » militant. Les jeunes sont attirés
aujourd’hui par le militantisme d’association, sur des
causes précises, ponctuelles. S’ils dénoncent une
certaine langue de bois, assimilée à celle des
organisations politiques, ou reprochent fréquemment la
division syndicale, qu’ils ne comprennent pas faute d’en
connaître l’histoire, les jeunes gardent une image assez
positive, celle de syndicats qui rendent des services aux
salariés.

C’est ce qui motive leur engagement dans le syndicalisme ?

Oui, c’est d’abord le fait de se sentir protégé, aidé. Cette
première étape précède celle de l’engagement de
conviction qui apparaît au fil du temps. Il n’y a pas
d’opposition entre les deux, mais une évolution
chronologique.
Le besoin d’agir peut être aussi une motivation
profonde : un besoin d’autant plus important qu’une
fois passées les périodes de précarité, les premières
expériences du monde du travail peuvent s’avérer
décevantes et fonder la décision de changer des choses
dans l’entreprise. Agir pour changer : les jeunes sont très
présents dans les mouvements sociaux, dans les actions
comme par exemple récemment à EDF, où ce sont
surtout des jeunes qui ont initié les coupures de gaz et
d’électricité. Et ils sont demandeurs de structures qui
aident à l’action. D’où, d’ailleurs, le reproche régulier de
syndicats trop tournés vers la co-gestion et pas assez
vers l’action concrète.
Mais la question essentielle est de savoir comment faire
rester des gens assez longtemps pour qu’ils opèrent ce
passage de la première étape à la seconde, celle qui
conduit dans le temps à l’engagement. Il faut travailler
sur cette notion de durée.

Quelles seraient alors les priorités ?

Faire que les jeunes qui ont adhéré restent, implique de
savoir les intégrer dans l’organisation, de leur permettre
d’avoir des possibilités d’engagement et d’ascension
dans cette structure. Ce n’est pas simple, d’autant que
l’image et le discours véhiculés par les médias ne sont
pas favorables aux syndicats, les jeunes y sont sensibles.
Mais une meilleure étude du syndicalisme - son histoire,
les valeurs qu’il porte… - pourrait contribuer à les faire
rester. Car l’absence de connaissance est une entrave à
l’engagement dans la durée. Si on ne donne pas aux
jeunes la possibilité de comprendre, ils ne verront pas la
nécessité d’y rester.
La formation syndicale aujourd’hui n’aborde plus guère
ces aspects historiques, cet ancrage dans le passé. Même
s’il y a une demande, il y a en fait peu d’offres dans ce
registre : cela a disparu au bénéfice de l’étude du
fonctionnement du monde du travail, des relations
sociales, du militantisme « au quotidien ».
Ainsi à la CGT, avec qui je collabore régulièrement, des
syndicalistes y voient un problème majeur et aspirent à
ce que cette dimension, autrefois importante, soit
pleinement réintroduite dans la formation syndicale.
Repenser la formation donc, en apportant des
éclaircissements sur ce qu’est le syndicalisme, sur ses
spécificités construites historiquement. Ce n’est pas un
militantisme comme un autre et il faut l’expliquer :
expliquer par exemple sa participation à la construction
de la société d’après guerre, à l’histoire générale de la
société et de ses progrès. Il en résulte des spécificités de
l’engagement syndical qu’il faut aussi définir en faisant
comprendre qu’il n’est pas à placer sur le même plan
que les autres engagements.

Stéphane Sirot
Docteur en histoire, enseignant à l’université de
Cergy-Pontoise
Il a écrit :
La grève en France, Odile Jacob, 2002
Les syndicats sont-ils conservateurs ? Larousse, 2008

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