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« Libre choix de l’école et carte scolaire : entre mythes et réalités »

Intervention de Choukri Ben Ayed, sociologue-St Etienne-Ouvrage « carte scolaire et marché scolaire » à paraître prochainement

Objectifs de l’intervention

Revenir sur un ensemble de constats et de croyances qui ont justifié l’introduction en France d’une politique de libre choix de l’école – donc de suppression de la carte scolaire
Essayer d’ouvrir des perspectives alternatives en matière de carte scolaire

1. Rigidité de la carte scolaire

- depuis le début des années 1980 : multiplication des mesures d’assouplissement de la carte scolaire (chiffres)

- procédures administratives (choix d’options) – rend effectif le libre choix

- existence d’un enseignement privé dont la fonction est précisément de garantir le libre choix de l’école

+ Chiffres

2. Motifs du choix de l’école

- référence à l’acteur stratège faisant des choix rationnels en matière de choix de l’école sur des critères pédagogiques ou d’excellence

- enquêtes montrent que le critère principal de choix d’une école est celui du public notamment la présence d’enfants issus de l’immigration

- les critères d’appréciation d’une école sont très fragiles : lieu d’implantation, public accueilli, rumeurs, sorties d’écoles etc…

- Donc ce n’est pas un acteur rationnel mais un acteur fébrile, inquiet, individualiste hanté par la cohabitation avec l’autre

- Ce qui est central ici c’est la question du sens du choix de l’école : est-il lié à des questions essentiellement scolaires ou à des questions sociales qui renvoient à la crainte de l’autre et à la volonté de préserver un certain entre-soi ?

- Ceci renvoie d’ailleurs à un problème de fond : le libre choix de l’école n’est pas libérateur, il est anxiogène (doute dans la qualité de l’école)

La destruction de la carte scolaire est en cours mais le sujet n’est pas clos. C’est maintenant qu’il faut en parler (cf le rapport Obin qui a été censuré par le ministre). Je fais le pari que le système actuel reviendra à une certaine forme de sectorisation, ou qu’un autre gouvernement restaurera cette carte scolaire.
On a construit une atrophie du libre choix de l’école alors que c’est une question secondaire.
Pour convaincre de la nécessité de maintenir une carte scolaire, il faut déconstruire un certain nombre d’idées fausses :
la prétendue rigidité de la carte scolaire : l’argument est infondé car la carte scolaire a été réformée et assouplie dans les années 1980 (environ un collège sur 2 est concerné) ; les familles peuvent déjà contourner la carte scolaire avec le choix des options
la nécessité de donner le libre choix aux familles : mais ce libre choix existe déjà depuis la loi Debré de 1959 avec l’enseignement privé !
Le MEN n’a jamais produit de chiffres précis. Mais l’extrait du livre à paraître (cf fiche distribuée) permet de constater que les familles fidèles au public étaient minoritaires avant l’assouplissement (les plus captives, les moins dotées d’un capital culturel, sont celles qui font le plus confiance à l’école de la république.
La question n’est donc pas de libérer encore plus le choix de l’école mais de savoir pourquoi autant de familles fuient leur secteur scolaire et de peser sur ces causes.
Il ne faut pas seulement dénoncer un choix idéologique mais démontrer que les arguments avancés ne tiennent pas la route.
On nous affirme que « Les familles seraient capables de juger de manière pertinente ». Or, les familles se basent sur des signes extérieurs de sérieux de l’établissement pour le choisir : bonne fréquentation, qualité des locaux, élèves bien tenus… La bonne fréquentation est la 1ère raison du choix (cf tableau I). Les caractéristiques ethniques entrent en ligne de compte dans la notion de « bonne fréquentation ». Une politique publique doit-elle légitimer de tels choix ? 
En fait, ce n’est pas le libre choix de l’école, mais celui de ceux qui la fréquentent. Le gouvernement encourage donc la tendance au séparatisme social qu’Eric Maurin a dénoncée.
On nous affirme qu’« il serait facile de choisir son école ». Or, il est très difficile de produire un jugement sur la qualité d’une école. La bonne école est un mythe à déconstruire. Qu’est-ce qu’une « bonne » école ? Celle qui a un « bon » chef d’établissement ? Qui a de « bons » résultats ? Quand on a recours à des palmarès d’établissements, on construit un indice synthétique unidimensionnel (un indicateur simple). Or, une école est complexe, elle met en jeu du pluridimensionnel (âge des enseignants, % des élèves éloignés de la culture scolaire….) Quand on regarde les enquêtes qualitatives, un bon établissement est une alchimie complexe entre un style de direction, un culture d’établissement, une DHG, la nature des projets… avec de nombreuses variables interdépendantes. Cette alchimie est de plus instable car elle peut changer d’un jour à l’autre avec la modification d’une variable.
De plus, il ne faut pas minorer le rôle des parents, des associations dans le parcours scolaire : tout ne peut pas être attribué à la « bonne école ».
Une « bonne école » peut par ailleurs avoir un niveau d’exigence très élevé qui peut déstabiliser un élève : il y a donc interaction entre une école et les jeunes qu’elle accueille.
+ Doc. fourni en séance (voir Annexe 2)

Débat
Il a porté essentiellement sur les questions suivantes :
les problèmes posés par le « busing » organisé dans le cadre du plan banlieues
la peur de la mixité sociale et la recherche de l’entre soi
une mise en concurrence des établissements voulue par la loi Fillon, des choix délibérés et cyniques du gouvernement
les effets dévastateurs de l’assouplissement : polarisation sociale des établissements alors que Sarkozy avait prétendu viser plus de mixité sociale ; des établissements très fortement pénalisés par la fuite organisée, une spirale infernale qui menace de fermeture certains établissements
les effets pervers de cet assouplissement : les établissements ne peuvent plus anticiper l’utilisation de leur DHG
Ce n’est pas libre choix de l’école par les familles mais le libre choix de certaines familles par les « bonnes » écoles, les autres prenant celles qui restent…
Comment obtenir de la mixité sociale à l’école quand il n’y en a plus dans la société ?
Choukri Ben Ayed : le marché scolaire est le seul marché où le producteur choisit le consommateur. La mixité sociale est un idéal républicain qui n’est pas facile à atteindre. Soit on y renonce, soit on se bat pour enlever ce qui alimente les peurs de l’autre, chez ceux qui veulent choisir la meilleure école pour leurs enfants. Il faut agir sur ce qui alimente ces craintes : je fais 13 propositions dans mon ouvrage.
Le busing, le libre choix ont été posés aux Etats-Unis dans les années 1950 et 1960. Le busing n’a rencontré aucun succès là où il a été mis en place. Il procède d’un ciblage ethnique des minorités, qui est impensable dans un pays comme la France. Il a des effets pervers : enfants plus fatigués par les transports, les familles concernées par le busing ne peuvent pas s’impliquer dans l’école du fait de l’éloignement, l’école d’accueil est fuie par toutes celles qui le peuvent….
Les travaux de Nathalie Mons montrent que dans tous les pays libéraux où on a pratiqué le libre choix, les familles n’utilisent pas ce libre choix sauf celles qui utilisaient déjà l’évitement. C’est pour cela que je suis plutôt optimiste : les États-Unis et la GB sont en train de (re)sectoriser (aux États-Unis, il y a actuellement des quotas ethniques pour les élèves, les enseignants, ou des tirages au sort). Il n’y a aucun pays où il n’y a aucune sectorisation.
En France, l’institution communique beaucoup sur le thème des dérogations uniquement accordées dans la limite des places disponibles.
Le cynisme de nos gouvernants se nourrit de leur a-culture : des gens persuadés que toutes les institutions peuvent se gérer comme une entreprise. Il faut faire en sorte que le prochain candidat du PS aux élections présidentielles porte l’exigence d’un rétablissement de la carte scolaire.
Il faut créer des observatoires locaux uniques pour étudier les évolutions
En France, les vrais ghettos n’existent pas (au sens ethnique), les banlieues ghettoïsées sont pluri-ethniques et il y a des espaces périphériques mixtes.
L’habitat est plus mixte qu’ailleurs.
Là où la carte scolaire est contournée, il faut des politiques très volontaristes qui peuvent aller jusqu’à la fermeture d’un établissement.
La mixité sociale n’est pas mentionnée dans le code de l’éducation.

Annexe 1
Libre choix de l’école et carte scolaire : entre mythes et réalités
Extraits de : Ben Ayed C., 2009, Carte scolaire et marché scolaire, Ed. du temps (à paraître)

1. Rigidité de la carte scolaire ?

Broccolichi S., van Zanten A., 1996 « Concurrences entre établissements et circuits de scolarisation. L’évitement des collèges publics d’un district de la banlieue parisienne », Les annales de la recherche urbaine, n°75
- sur un district de la banlieue parisienne. Alors qu’à l’entrée en sixième en 1985 seuls 6 % des élèves attendus manquaient à l’appel, ils sont 26 % en 1996 !

Barthon C., Monfroy B., 2003, Les espaces locaux d’interdépendance entre collèges : le cas de Lille, Rapport pour la commission européenne
- 59 % de la population est scolarisée en dehors des collèges de secteur, 23 % dans un autre collège public et 36 % dans un collège privé.

Oberti M., 2007, L’école dans la ville. Ségrégation mixité carte scolaire, Paris, Presses Universitaires de Sciences Po
- Hauts-de-Seine taux d’évitement varient selon les communes étudiées de 39 % à 60 %.

Quid du privé ?

Langouët G., Léger A., 1991, École publique ou école privée ? Trajectoires et réussites scolaires, Paris, Éditions Fabert, 2ème édition revue
- Début des années 1980 : 37 % des enfants entrés en sixième avaient fréquenté au moins une fois le secteur privé

Langouët G., Léger A., 1997, Le choix des familles : école publique ou école privée, Paris, Éditions Fabert
- En retenant comme unité d’analyse l’ensemble de la fratrie, et non uniquement l’élève, c’est en réalité près d’une famille sur deux qui est concernée par l’enseignement privé

2. Motifs du choix de l’école
Tableau I – Raisons du choix d’un collège du secteur public autre que celui indiqué par la carte scolaire

Raisons du choix
Public hors secteur
Cadres/enseignants
Prof. Intermédiaires
Employé
Ouvrier
Bonne fréquentation
53,5 %
59,9 %
48,9 %
53,5 %
51 %
Convictions personnelles
46,9 %
55,4 %
45,7 %
48,1 %
40,1 %
Choix d’options
42,5 %
48,1 %
28,8 %
47 %
40,9 %
Proximité du domicile
38,3 %
27 %
34,2 %
37,3 %
49,1 %
Meilleurs résultats
31,2 %
37,7 %
27,7 %
33,5 %
28,2 %
Indication école primaire
26,7 %
20,4 %
21,7 %
25,4 %
36,6 %
Présence d’un internat
5,5 %
2,8 %
5,4 %
6 %
6,5 %
Source : Chausseron C., « Le choix de l’établissement au début des études secondaires », Note d’Information, Ministère de l’Éducation nationale, 01.42, 2001

Le motif des bonnes fréquentations est d’autant plus cité que la proximité culturelle des parents avec l’école est forte…

La fragilité du jugement et la construction de l’altérité…

« Les sorties d’école c’était mouvementé ! C’était le bazar, ça l’est encore. De l’autre côté de la rue j’avais l’école privée et ça ne se passait pas du tout pareil. Donc j’avais sous mes yeux l’école publique et l’école privée, donc je voyais comment ça se passait. Comment ça se fait que dans l’école privée là les gosses se tiennent bien quand ils sortent, ils n’hurlent pas ? ». (Mère de famille dont l’enfant est scolarisée en classe de troisième dans un collège privé du XXème arrondissement de Paris, père ouvrier)

« Quand on a voulu mettre le gosse à l’école y’avait plus d’étrangers que de français ! Donc déjà c’est partir de là. Les cités à côté je vais dire franchement moi je dis que je suis raciste ! Je n’ai pas peur de le dire et mon fils est toujours contre moi d’ailleurs. Donc je me suis dit trente élèves par classe et 80 % d’immigrés, ça me fait peur ». (Père ouvrier dont l’enfant est scolarisé en classe de quatrième dans un collège privé du XIème arrondissement de Paris)

Une stratégie de choix contre productive : les effets désastreux de la confrontation à un niveau d’exigence élevé, et la « cohabitation » problématique avec les héritiers.

« J’ai l’impression que c’est très, très dur, très sélectif surtout. En sixième, ils font déjà un nettoyage, en cinquième pareil au fur et à mesure qu’ils montent. C’est pour ça que j’ai peur pour le lycée, c’est qu’ils nettoient au fur et à mesure, c’est pour avoir 90 % de réussite au bac (…). On ne peut pas le garder c’est pas possible donc il faut trouver un autre établissement, moi le j’ai senti vis-à-vis des résultats scolaires je me doutais bien qu’ils n’allaient pas me le garder (…). Ils disaient qu’ils ne voulaient pas reprendre les rebuts de Notre Dame. Notre Dame l’a viré, vous pensez bien que je n’en veux pas ! Je pense qu’ils laissaient pas beaucoup d’espoirs aux élèves, je dirais pas marche ou crève, mais c’est tout comme ».
(Mère assistante commerciale, père ouvrier. L’élève a été exclu de l’enseignement privé après un redoublement en classe de sixième. Il est scolarisé au moment de l’enquête dans un nouveau collège privé, après avoir essuyé d’importantes difficultés pour obtenir cette réinscription)

« Je ne sais pas quoi faire, c’est les vacances est-ce que je cours après les inscriptions ? Est-ce que ce n’est qu’un avertissement ? Il faudrait qu’on me dise vraiment qu’on m’alerte. Je ne vais pas faire toutes les écoles privées de Paris quand même ! ».(Mère employée vivant seule avec son enfant, au moment de l’enquête l’enfant scolarisé en classe de quatrième est en instance d’éviction de son collège privé du fait du déclin de ses résultats scolaires)

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