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Lucie TANGUY, sociologue au CNRS

qu’est une formation syndicale....

Lucie TANGUY, sociologue au CNRS, a étudié un mode de formation syndicale particulier, celui accompli à l’intention des responsables des syndicats de salariés au sein des universités dans les Instituts de travail. Cette étude peut nous aider à mieux définir ce qu’est une formation syndicale.

Qu’est-ce qui distingue la formation syndicale des formations universitaire ou professionnelle normales ?

Les catégories binaires en usage, théorie et pratique, savoirs savants, savoirs d’expérience ou savoirs d’action sont extrêmement réductrices. Elles n’ont guère de pertinence dès lors qu’il s’agit de désigner les savoirs enseignés dans une institution s’adressant à une population d’adultes particulière, celle des militants syndicalistes. Ces savoirs se présentent plutôt comme des formes hybrides composées de connaissances scientifiquement établies, de connaissances acquises individuellement par les militants dans des cadres collectifs et de connaissances de groupes qui s’organisent en corpus énoncés sous forme de doctrine, sans cesse corrigée à l’épreuve des faits. La formation syndicale comprend donc nécessairement un apprentissage approfondi de la doctrine syndicale, ensemble de principes et de positions par lesquels chaque organisation s’efforce de construire une vue cohérente des problèmes auxquels elle est confrontée et une politique pour y répondre. En effet chaque organisation se définit par des normes de pensée et d’action. Une formation de ce type ne peut donc s’en tenir à des connaissances générales. Elle doit permettre au militant d’acquérir une intelligence directe des problèmes, laquelle est plus difficile à acquérir et à transmettre parce qu’elle n’est pas soumise à des règles bien identifiées, contrairement à la compétence scientifique ou technique. La capacité personnelle à comprendre une situation, à l’interpréter, à la représenter et à faire adhérer les autres à une action dans et sur cette situation résulte d’une alchimie où l’expérience est prépondérante. Parce que le rôle d’un militant est d’abord politique (au sens large du terme), la formation syndicale ne peut se réduire à acquérir les outils techniques dont il a besoin, elle doit aussi et surtout lui permettre de mieux remplir sa fonction de porte parole d’un groupe et des points de vue qu’il porte sur le monde social.

Y a-t-il une forme ou des formes pédagogiques plus spécifiquement associées à cette formation ?

Je suppose que toutes les organisations syndicales ont élaboré, au cours du temps, leurs propres pédagogies. J’ai caractérisé la formation syndicale transmise dans Les Instituts du travail comme une activité collective accomplie par la coopération/confrontation/opposition d’enseignants universitaires, de syndicalistes et d’experts sur des phénomènes sociaux qui font problème à un moment donné pour les organisations syndicales. Toute formation syndicale vise, en principe, un même objectif : la constitution d’un savoir de groupe, un savoir qui naît dans l’action militante, qui est mis à l’épreuve de situations de rapports de forces et qui devient ensuite l’objet d’une réflexion commune sur des textes, des situations réelles ou possibles et qui est (toujours en principe) discuté par tous. Le rôle du responsable de la session de formation se distingue fondamentalement de celui de l’enseignant parce qu’ici les stagiaires eux-mêmes sont considérés comme des acteurs à part entière de leur formation. Elle se réalise le plus souvent sous la forme de travaux de groupe qui se déroulent tantôt autour d’une mise en situation que les syndicalistes sont appelés à rencontrer dans l’exercice de leurs fonctions, ou encore autour de problèmes relativement complexes devant donner lieu à une réflexion collective et à des propositions d’actions alternatives, ou encore d’une manière plus classique autour d’exercices visant à illustrer des sujets traités en cours. Les supports de cet apprentissage de groupe sont divers mais jamais très éloignés des situations ordinaires vécues par les militants syndicalistes.

Compte tenu de l’état du syndicalisme en France, la formation syndicale peut-elle jouer un rôle pour rapprocher les salariés du monde syndical ?

La formation apparaît comme un moyen indispensable à la vie syndicale pour assurer sa cohésion, son développement et sa pérennité. L’affaiblissement du syndicalisme contient en lui le risque d’évoluer vers une organisation purement corporatiste, offrant des services à ses adhérents. A la différence de certains syndicats européens, la majorité des syndicats français ont privilégié la contestation de l’ordre existant et l’action pour transformer celui-ci en vue de plus de justice et d’égalité. Cette conception a été l’œuvre de décennies de luttes, faites de succès et d’échecs, qui se délitera si elle n’est pas transmise aux jeunes générations. La formation est l’outil tout désigné pour assurer la transmission de cette force collective et sa capacité d’action face aux processus d’individualisation qui ont cours aujourd’hui dans la société française pour ne parler que d’elle.

derniers ouvrages : Les Instituts du travail. La formation syndicale à l’université, Presses universitaires de Rennes, 2006.
En collaboration, Former pour réformer, retour sur la formation permanente (1945-2004), La Découverte, 2007.

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